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Ce qui ne va pas dans la société actuelle

Une partie du texte qui suit et son titre s’inspirent d’un dossier de demande de subvention publique que j’ai porté auprès de ma Région avant de me lancer en « indépendant ». Cet ambitieux projet (trop ambitieux ?) était de renouveler l’offre d’éducation populaire régionale en créant un institut dédié. Dans ce dossier, j’ai cru nécessaire de dire ce qui ne va pas dans la société actuelle. Comment en effet prétendre viser l’émancipation individuelle et collective sans tenter de préciser ce dont il faudrait s’émanciper ? Pour ne pas endosser seul la responsabilité de la critique dans un tel contexte — on aurait pu mal interpréter que je parle en mon nom propre — j’ai choisi d’exposer un florilège d’extraits de manifestes commis par sept collectifs issus de la société civile[1] dont voici la liste :

Manifeste convivialiste (2013, 2000 signatures) ; la Charte de l’« appel des appels » (2009, 87 778 signataires) ; le Manifeste des économistes atterrés (2010, 8393 signataires) ; le Manifeste pour la récupération des biens communs (2009, 1479 signataires) ; le Manifeste de Skhole.fr (2008) ; le Manifeste d’Ars Industrialis (2005, 2010) ; le Manifeste de la Ligue de l’Enseignement (2010) et le Manifeste pour le domaine public (Communia, 2010)

Voici ce florilège d’extraits, en style télégraphique, selon une tentative de rubricage synthétique (entre parenthèses, l’acronyme de la source de la citation) :

  • La marchandisation s’étend désormais à la quasi-totalité des services et des biens communs : santé, éducation, culture, information, transports, sécurité, eau potable (LE) ; la privatisation et la marchandisation des éléments vitaux pour l'humanité et pour la planète, sont plus fortes que jamais (BC) ; notre désir a été détourné vers des marchandises (AI) ;  la "vie de l'esprit" a été entièrement soumise aux impératifs de l'économie de marché, et elle est en partie détruite (AI); culte de l’argent (AA) ; une forme de dictature des marchés s’impose partout, menaçant les services publics (MET) ; destruction de toutes les régulations sociales et politiques au profit des seules régulations marchande (MC).
  • Nous nous sommes laissé instrumentaliser par les puissances économiques, et la puissance publique a [baissé les bras devant ce problème] (AI) ; éduquer, ce n’est pas « insérer » ou « rendre employable », mais former des hommes (SK) ; [nous subissons la pression d’une] idéologie de la norme et de la performance (AA) ; culture consumériste (BC) ; Dès le début des années 1980, c’est donc une vision tout-économique du monde social et même du monde naturel qui triomphe (MC) ;
  • Civilisation inique et destructrice de l’humain (AA) ; nous assistons à la destruction des savoir-faire, la destruction des savoir-vivre, des savoirs théoriques et critiques eux-mêmes ; nous ne prenons pas soin de nous et des autres (AI) ; [menace sur] la survie physique et morale de l’humanité (MC) ;
  • La démocratie se dégrade en jeux d’ombres et pures rivalités de pouvoir qui tiennent les citoyens à l’écart (LE) ; politique qui liquide les principes de droit et les valeurs de notre démocratie (AA) ; Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe (MET) ; marchés financiers hors de tout contrôle public (BC).
  • [Nous vivons dans] une société du mépris, des humiliations et de la brutalité des égoïsmes (LE) ; destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social ; peur de l’autre (AA) ; l’engagement social et civique s’affaiblit (LE) ; Le bien-être de tous et la préservation de la Terre sont sacrifiés au profit financier à court terme de quelques-uns (BC).
  • L’homme n’est pas « majeur », n’est pas autonome  (SK) ; le sens de son existence et celui du monde lui échappent (SK) ; dispositifs de servitude (AA) ; la publicité de masse conditionne les personnes ; La plupart des économistes qui interviennent dans le débat public le font pour justifier ou rationaliser la soumission des politiques aux exigences des marchés financiers (MET) ; l’éducation à la critique n’est pas prise en charge par l’école (SK) ; le monde est réglé par une bêtise (AI).

J’osai ensuite synthétiser le tout en une phrase : nous vivons dans une société où des puissances économiques s’emparent de ce qui relève des biens communs en les transforment en marchandises, provoquant des effets de destruction du lien humain, sans que les capacités critiques des individus parviennent à enrayer les effets de conditionnement sous-jacents à ce processus.

Bien. Ce que je crois, c’est qu’il est possible de « problématiser » davantage et de dire que tout cela tourne autour d’un seul et même axe : l’idéologie libérale. Cette « réduction » à l’idéologique me paraît féconde : elle pourrait indiquer un programme de renouveau possible pour l’éducation populaire. Avant d’y venir, énumérons schématiquement les traits de cette idéologie :

  • Nous vivons une perte du lien collectif et de son sens, une profonde dépolitisation (fait statistique, cf. abstention), une désyndicalisation massive depuis 20 ans (Boltanski et Chiapello). On peut parler aussi de « crise de la démocratie » (M. Gauchet), comprenant une perte de confiance dans la démocratie délégataire (représentative). Où est la place publique, l’Agora ? Bref, non seulement la place publique est déserte, mais la place du peuple est désormais vacante. Pourquoi ?
  • Nous sommes tentés de dire que cette dépolitisation est une manifestation d’un mouvement de fond qui travaille la France, l’Europe voire le Monde (occidental) depuis la Révolution, avec une poussée individualiste et libérale (cette dernière en constitue sans doute une « cause » historique). Qui débouche aujourd’hui sur le consensus libéral « que chacun fasse ce qu’il veut, pourvu qu’il ne dérange pas son voisin »[2] Ce repli sur la sphère privée aurait donc pour envers le désintérêt pour le collectif. On est tenté de parler « d’individualisme », ce qui semble cohérent vu de loin, beaucoup moins de près (grégarisation selon Dufour).
  • Poussée libérale enveloppée ainsi dans une idéologie libérale ; c’est l’idéologie dominante ; nous subissons, que nous le voulions ou non, le vent de l’idéologie dominante (F. Brune, J. Ellul, N. Chomsky, E. Hazan, J.-P. Le Goff, B. Méheust, etc.). Cette idéologie libérale est difficile à démêler de l’idéologie marchande, dont le spectre s’étend de l’idéologie du tout-marché (« libéralisation » tous azimuts, services, etc., marchandisation du vivant, du corps, des données personnelles, mais aussi de l’école, de la recherche, de l’action sociale, etc.) jusqu’au culte de la marchandise, de la consommation, de l’argent, et plus généralement de l’avoir ; elle est également difficile à démêler de l’idéologie économiciste (l’idée que nous devrions nous soumettre aux « lois » de l’économie) ; de l’idéologie technicienne et plus particulièrement gestionnaire (compulsion et consentement à aligner toutes pratiques sur des « objectifs », des « résultats » si possible « quantifiables » c'est-à-dire évaluables et contrôlables) ; elle s’appuie aussi sur la généralisation des techniques managériales dans la sphère publique et parapublique ;
  • Autre idéologie : celle du travail représenté et vécu comme vecteur quasi-exclusif de « l'inclusion sociale », tendant à devenir une « valeur refuge » — malgré ou à cause de sa précarité, et en dépit de la souffrance qu’il génère (C. Dejours[3]). Trouver et sauver sa place à tout prix : ce n’est surtout pas le moment de questionner le travail !
  • Tout cela contribue à laisser de côté les questions du sens, des finalités, de l’humanité des pratiques et des théories les supportant.
  • Surinformation : impression (qui n’est pas seulement une impression) de « complexification » du monde, de la société, dans un contexte de « mondialisation », de surabondance informationnelle dans nos sociétés devenues « numériques ». Sentiment d’impuissance, de perte de lisibilité du monde. Facteur possible de repli sur soi. 

On pèche ici à grosses mailles. Le tableau reste à affiner. D’autre part, je ne dis pas que des problèmes réels n’existent pas. Par exemple, je ne souhaite surtout pas occulter la dimension socio-économique de la domination, qui continue son œuvre[4], ou nier la réalité du massacre écologique. Mais je dis que tous nos problèmes — et ce, par définition — sont intriqués à des complexes idéologiques et qu’ils gagnent à être analysés par ce côté. Mieux : Je pense qu'il y a là une leçon à tirer pour l’éducation populaire à reconstruire.

Enfin, s'il est juste d’opérer cette « réduction à l’idéologique » et de dire que les problèmes de notre temps reposent en dernière analyse sur des problèmes de nature idéologique, il faut comprendre que la « crise » que nous subissons aujourd’hui est idéologique et non pas économique[5]. Non qu’elle soit imaginaire, mais que, en dernier ressort, c’est bien l’imagination (collective) qui décide qu'on ne peut pas s'y attaquer. S’ensuit pour l’éducation populaire un programme « tout tracé » si on veut, mais où « tout reste aussi à faire » : celui de la "désintoxication" idéologique[6].



[1] Signification des abréviations : MC : Manifeste convivialiste ; LE : Manifeste de la Ligue de l’enseignement ; AI : Manifeste d’Ars industrialis ; AA : Charte de l’Appel des appels ; SK : Manifeste de skhole.fr ; MET : Manifeste des économistes atterrés ; BC : Manifeste pour la récupération des biens communs, issu du Forum Social Mondial de 2009 au Brésil.

[2] J.C. Michéa, D.-R. Dufour parmi les critiques, mais aussi R. Ogien parmi les apologues.

[3] Voir Christophe Dejours, Souffrance en France, La banalisation de l’injustice sociale, Edition du Seuil, 1998 et 2009.

[4] La richesse globale de nos pays augmente sans cesse depuis plusieurs décennies, tout comme les inégalités et l’exclusion. « Inégalité » foncière qui n’est pour ainsi dire jamais questionnée. Voir Christian Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du Capitalisme, « un capitalisme régénéré et une situation sociale dégradée », (éd. Tel Gallimard, 2001, p.17).

[5] Je reprends, je l’ai dit, une idée de ce « philosophe inconnu » qu’est Luc Carton, reprise également dans le travail de Frank Lepage de 2001.

[6] Une espèce d’extension du travail de « désintoxication à la langue de bois » des scopiens du Pavé-Caillou. Je n’invente pas grand-chose ici ; au mieux, je réorganise ce qui existe déjà chez Luc Carton.